Tranche de vie d’un athlète en apprentissage… Épisode 1 Courir 21km
De temps en temps, sous la forme « Tranche de vie », je partagerai avec vous une expérience purement personnelle. Un moment de ma vie d’athlète, qu’il soit joyeux ou triste qu’il soit glorieux ou difficile. Un moment de ma vie, offert simplement…

Courir 21km
En ce matin du 3 avril 2016, quelque chose de spécial s’annonçait. Dès que la radio avait annoncé le signal de mon réveil en poussant sa mélodie de musique classique, j’avais senti que cette journée serait différente, mais sans trop savoir si cette différence était pour se manifester positivement ou non.
Certes, j’avais couru un passionnant et satisfaisant 19km le week-end précédent, atteignant une allure plus que rapide pour moi. J’avais atteint cette allure sur les routes montantes et descendantes de mon beau coin Piedmont Saint-Sauveur. Ma prochaine étape planifiée était de renouer avec cette distance fétiche de 21.1km, le Semi-marathon. Mon succès récent me mettait en confiance que sur la plane route 117 dans le secteur de Mirabel – St-Janvier, je pourrais manger l’asphalte et enflammer la route de mon meilleur exploit sur la distance chérie.
J’avais passé en revue la veille mon parcours et, comme à l’habitude, me fis un devoir d’aller faire le repérage nécessaire afin de m’assurer que mon parcours n’était pas entrecoupé de routes fermées par la construction ou encore par des inondations, chose très fréquente à cette période de l’année dans ce secteur. Bonne idée car une partie du parcours dessiné était effectivement fermé et non entretenu. Je révise donc mon parcours et ce nouveau tracé me garde sur la 117 plus longtemps. Qu’à cela ne tienne. Je serai prêt pour le lendemain matin.
J’amorce donc ma journée comme il se doit avec mon déjeuner à haute teneur en glucide. En parcourant mon portable, j’ai la confirmation que la météo annoncée toute la semaine a tenu le coup. Froid et venteux avec des vents Ouest-Nord-Ouest entre 35 et 50km/h. Je me rends donc à mon point de départ et amorce ma course après m’être échauffé convenablement comme à l’habitude. C’est alors que débute la leçon que la nature avait réservée à mon intention en ce matin d’avril…
Me voilà sur la 117 en direction…Ouest-Nord-Ouest. Le vent me frappe en pleine figure. Un seul problème, il ne souffle pas à 50km/h. Il est « motorisé » à 150km/h!!! À tout le moins, c’est ce que ressens lorsque je l’affronte. Il fait -70 000C et après 5 minutes, mes mains sont complètement gelées, malgré mes deux paires de gants. Je me félicite de la décision que j’ai prise de porter ma cagoule d’hiver, qui se charge alors de protéger mon visage, tant bien que mal face à ce froid qui est tranchant comme des lames de rasoir. Merde, sommes-nous au mois d’avril pour vrai?
J’en ai pour 8 kilomètres à pousser de front ce train météorologique. Je regarde ma montre Garmin qui m’indique alors que je cours à une allure de plus de 7min au km! Quelle tortue! À cette vitesse, j’en ai pour presque 2h30min de souffrances avant d’avoir parcouru les 21km qui me sépare de la chaleur relative de ma voiture qui m’attend, seule alliée possible dans ma solitude matinale.
La route 117 s’étire devant moi. Il n’y a pas beaucoup de circulation, car il n’est que 7h du matin après tout et on est dimanche. Il n'y a que les gens qui ont vraiment quelque chose à faire qui prennent la route à cette heure du week-end. Il y a ces gens… et il y a moi, seul à lutter contre le froid et ce satané vent qui me darde km après km. Deux ou trois fois, je vois arriver en sens inverse l’autobus se dirigeant vers le métro Montmorency à Laval en provenance de St-Jérome. Me vient alors à l’esprit la folle idée que je pourrais m’arrêter là et la prendre pour retourner à St-Janvier, mon point de départ. Arrêter là cette aventure brutale que je me suis imposée, en montant dans cet autobus que je vois grandir et qui roule dans ma direction. Une pensée, une décision, un geste me sépare de la chaleur de cet autobus et de la fin de mon martyre.
Alors que mon énergie s’effrite à vue d’œil et que mon découragement face à la possibilité de performer à mon goût est grandissant, des choses toutes simples se passent dans ma tête. Je change de mode de fonctionnement. Je me rappelle un concept primaire qui dit que si j’ai maintenant un vent qui me tue, je me retrouverai bientôt inévitablement poussé comme un voilier lors de mon « back stretch » et je pourrai éliminer le retard accumulé. Il n’en fallait pas plus pour faire rejaillir l’espoir dans mon cerveau engourdi par le froid, la chaleur dans mes doigts glacés. Peu à peu, à l’approche de mon point de retour, la sombre perspective de cette course se clarifiait.
Me voilà donc maintenant sur le chemin du retour, propulsé par ce vent maintenant favorable et qui décuple mes forces. La route 117 prend maintenant des airs de piste de décollage et je compte monnayer au maximum ce coup de main providentiel de dame nature, elle qui était mon ennemi juré il y a à peine quelques minutes. Je renchéris en courant par intervalles, poussant les gaz à fond pendant des périodes d’une trentaine de secondes, descendant à des allures sous les 5min/km et alternant avec des périodes ou je maintiens 5min45s au km. Ma montre m’indique maintenant que mon allure moyenne est revenue sous les 6 minutes au km. Le sourire est revenu, l’énergie aussi. Je réussirai à faire ce demi en moins de 2 heures 6min…
C’était sans compter sans un autre ennemi sournois et tout aussi brutal que le froid. Le mur de 18km. J’avais pourtant fait sa connaissance la semaine précédente, ayant toutes les misères du monde à compléter mon 19km. J’avais en fait perdu 5s au km dans le seul dernier kilomètre de cette sortie, pour quand même finir avec un « pace » moyen de 5min 48s au km. Ce mur était une nouvelle fois au rendez-vous… et il m’attendait, bien dressé et solide.
J’ai donc négocié les trois derniers kilomètres de cette aventure avec un réservoir à essence vide, des muscles qui ne semblaient plus vouloir répondre qu’à quelques signaux que seul mon mental voulait bien encore leur transmettre, la seule énergie qui me restait.
Celle de ne pas pouvoir abandonner, celle d’avoir l’obligation de finir, celle qui dit à tout mon corps qu’il ne peut être passé par tous ces efforts pour finir avec la résignation de la tâche non complétée.
Le froid revient me frapper et ma montre semble compter les kilomètres au ralenti. La route s’est désormais transformée en tapis roulant, me laissant avec l’impression que le paysage devant moi ne bouge plus, qu’il ne grossit plus à chaque pas. J’ai, à ce moment, l’illusion de courir dans le vide et que cette épreuve ne se terminera jamais… mais je continue quand même.
Se pointe finalement dans mon champ de vision l’image tant attendue du stationnement du petit parc où j’ai garé mon véhicule. Lui qui fût mon seul compagnon ce matin-là. Le seul qui m’aie attendu pendant ces deux heures. Je vis donc grandir l’espoir de retrouver un peu de chaleur, de confort et avant tout la possibilité de m’arrêter après avoir soumis ma machine à cet interminable calvaire.
Me voilà donc assis dans mon auto, épuisé, gelé, mais aussi fier de ne pas avoir abandonné. Ce matin glacial d’Avril, j’ai appris ce que je suis capable de faire, d’affronter. J’ai repoussé la limite au maximum. J’ai puisé toutes les énergies. Mais est-ce trop?
Une course non chronométrée, que j’ai vécue tout seul avec moi-même. Quelques semaines plus tard, je courrai le Demi-Marathon de Mont St-Grégoire, le 30 Avril… Est-ce que ce sera la dernière fois que je m’offrirai 21km?
Aujourd’hui, je réfléchi toujours…
